MADDAM – INTERVIEW


YVAN DURRAIVE, LE 2 JUIN 2015, ALL RIGHTS RESERVED



 MERCI À MADDAM, XAVIER LAMBOURS, BENOIT JEANNET ET DANIÈLE

« Je suis très honoré d’avoir eu l’occasion de croiser le chemin de Madafi,

je pense que cette collaboration est avant tout le fruit d’une rencontre humaine.»

MADDAM

INTERVIEW

Maddam, c’est l’association improbable de Robert Roccobelly et Madafi Pierre. Née au printemps 2014, cette association entre un producteur suisse et une chanteuse new-yorkaise nous interpelle aussi par le background Hip-Hop des deux protagonistes. Le duo laisse libre cours à son envie créatrice pour nous offrir une musique honnête et libérée de toute étiquette décernée trop hâtivement.
Mélange de funk, soul, blues et électro, leur musique est autant imprégnée de la culture Pop que de la culture Hip-Hop. Roccobelly l’a largement arpentée. Madafi aussi, derrière une apparence venue des années 20, s’inspirant d’icônes telles que Bessie Smith ou Josephine Baker. Ses collaborations avec le DJ du Bronx Statik, en 2006, nous le prouve. De la musique pop, ils ne gardent que la forme, pour la remplir d’un genre nouveau et créer ainsi leur propre univers. Le mélange est détonnant.

Pour la sortie du clip de leur nouveau single « Today », je les ai rencontrés dans le centre-ville de Lausanne. Rocco est exubérant comme à son habitude. A peine l’ambiance est-elle posée, que Madafi lui emboite immédiatement le pas.. Le couple est déjà à maturité. Elle parle un beau français à l’accent prononcé, aussi bien complété par quelques sursauts inattendus de sa langue maternelle que par les brillants sourires de Rocco. Ses dents en or sont devenues une signature que tout Lausannois a déjà aperçue.

Durraive : Rocco, en 2005, dans un délire trash parodique, tu t’es autoproclamé le « plus grand artiste de rap doté du plus petit appareil génital ». On t’a vu faire le vilain dans des films (« Left Foot Right Foot », « Milky Way »…), tu fais le présentateur pour des gros événements (Red Bull, Basel World,..), tu tournes avec tes spectacles, tu produis des disques,.. L’année passée, tu as aussi participé au projet « One Track Live», et ainsi pris part à une tournée estivale dans les plus gros festivals de Suisse. Dès 2006, un univers de plus est venu se greffé au tableau. Tu as enregistré et monté deux spectacles moins grand public, à contre-courant du contexte actuel dans lequel se place le rap. L’un raconte la naissance du mouvement Hip-Hop, l’autre est une interprétation des textes de Baudelaire. La question que je me pose, c’est comment penses-tu être perçu par ton public et surtout comment tu fais pour ne pas te perdre dans tout ces projets ?

Roccobelly : En effet, ça fait maintenant dix ans que je suis très actif. J’ai beaucoup de choses à dire. J’aime partager mes passions. Je déteste les cases, les boîtes, les laisses, les menottes et toute cette merde. Longtemps on a cru que je faisais de la parodie, que je rigolais. C’est vrai que je souris tout le temps, mais je suis très sérieux en fait. En Suisse, c’est très dur de vivre de la musique, alors il faut mettre les bouchées doubles. La drogue et une alimentation saturée en graisse m’aide beaucoup à tenir le coup, le reste de l’énergie vient de mon côté bionique maternel.

Durraive : Madafi, tu écris tous tes textes. Quelle est ta démarche de travail, écris-tu après avoir entendu les productions de Rocco où plutôt en fonction d’un sentiment particulier dans l’instant ?

Madafi Pierre : Cela dépend. Parfois j’écoute un instumental à Rocco et j’écris dessus, et parfois ça m’arrive d’envoyer un whatsapp à Rocco avec une mélodie que je chante dans ma salle de bain. Après, quand j’arrive au studio, il me fait écouter ce qu’il en a fait et en général je « kiffe » comme vous dites en français.

Durraive : Votre musique a une sonorité très pop, cela se ressent immédiatement, pourtant vos influences variées refont vite surface. Quelles sont les émotions que vous cherchez à faire passer ?

Roccobelly : Je ne sais pas si j’ose parler au nom de MADDAM, mais tout d’abord, je pense qu’il est important de préciser qu’on aime beaucoup la musique pop. Ensuite, c’est vrai aussi que l’on aime pas que ça. Dans notre perspective, on a plutôt l’impression de faire de la funk, même si cela n’est pas formel, on injecte son esprit dans chaque chanson. En fait, on veut juste créer une musique qu’on espère intemporelle.

Madafi Pierre : Il y a beaucoup d’émotions que l’on a envie de partager avec les auditeurs. Les êtres humains ressentent toutes sortes d’émotions, parfois on rit, on pleure, on est en colère, on est triste, on a envie de faire la fête, c’est comme ça qu’est la vie, non?

 

Benoit Jeannet
Madafi Pierre et Robert Roccobelly. #MADDAM. 2014, photo par Benoit Jeannet

 

 

Durraive : Votre clip « Superwomanhumanalien » a un côté très rétro, dans un style qui peut paraître assez kitsch dans le contexte actuel. Vous le portez à merveille. Quelles sont les conditions requises d’après vous pour sublimer une collaboration musicale ?

Roccobelly : Pour le clip de notre chanson « Superwomanhumanalien », on voulait mélanger à la fois le côté accessible d’Andy Warhol avec une radicalité à la Jackson Pollock. Le genre est bluesy, le côté kitsch vient sans doute des couleurs criardes. Mais pour dire la vérité, je n’ai aucune idée de ce qu’il faut faire pour sublimer une collaboration musicale. Apprécier chaque moment que la vie nous offre peut-être, un truc dans le genre.

Madafi Pierre : Je suis noire, je suis une femme, j’aime les couleurs. Je suis définitivement féministe mais de celles qui sont du côté de la féminité. Je crois fermement qu’il n’est pas du tout contradictoire de penser que l’on puisse se sentir sexy et revendiquer le droit à l’égalité. Je pense qu’il faut s’efforcer de rester positif, quoi qu’il se passe dans la vie, regarder le bon côté des choses. Oui je sais, cela peut paraître naïf, mais c’est ce genre de philosophie qui peut te sauver de devenir fou, de sombrer dans l’alcool et la drogue ou de te suicider.

Durraive : Rocco, ton travail de rappeur a secoué une certaine tranche de la population. Autant sur le plan trash/parodique que sur un plan plus abouti. Dans ce dernier registre, il y a eu par exemple, avec DJ Eagle, « Rap Titan » en 2007, puis « Baudelaire Expérience » en 2009, deux spectacles que vous avez entièrement produits. C’est pas épuisant de jongler comme ça entre deux personnalités ? C’est peut-être pour ça aussi que tu t’es sensiblement.. assagi ?

Roccobelly : En fait, comme je te disais tout à l’heure, je n’ai jamais eu l’impression de parodier quoi que ce soit. C’est vrai que je peux paraître excentrique. J’ai juste cherché à faire ce que le Hip-Hop nous enseigne : cultiver l’originalité et rester positif. Même si ça peut te paraître tordu, je suis toujours le même, que je chante « Skoutongrotruc » ou «Babel» que j’interprète du Baudelaire ou que j’enregistre « du Singe au Dauphin ». A savoir si je me suis assagi, j’ai 41 ans et je pète le feu.

ROBERTO GARIERI A LAUSANNE EN 2014
Roberto Garieri aka Roccobelly à Lausanne. 2014 photo @ Xaviers Lambours

Durraive : Vous avez récemment joué votre premier concert en tant que Maddam. Madafi, raconte-nous comment vous vous êtes rencontrés avec Rocco et qu’est-ce qui s’est passé pour que vous en soyez arrivés là?

Madafi Pierre : Nous nous sommes rencontrés le printemps passé grâce à Laurent Biolay (Batteur de Sens Unik) dans un projet appelé « One Track Live« . On était vingt sur scène, c’était très cool de rencontrer les artistes de la scène suisse romande. Quand on débarque de New-York, c’est assez pittoresque. Le feeling est tout de suite passé avec Rocco. Tu sais, quand je rencontre quelqu’un ici en Suisse et que je dis que je travaille avec Roccobelly, je réalise que beaucoup de gens se trompent complètement sur son compte. Il donne l’image d’un pervers peu recommandable, alors que, lorsqu’on le connaît, c’est un professionnel généreux. Avec lui on a tout de suite réalisé qu’on partageait la joie d’aller sur scène. La scène c’est ce qui m’attire le plus. C’est là où j’ai l’impression de pouvoir réellement partager le « love ». On a d’autres concerts avec Maddam qui arrivent pendant l’été et la rentrée. Je me réjouis.

Roccobelly : Je suis très honoré d’avoir eu l’occasion de croiser le chemin de Madafi, je pense que cette collaboration est avant tout le fruit d’une rencontre humaine.

Durraive : Le marché est saturé d’artistes, notamment grâce à internet ainsi qu’à un matériel pro de moins en moins cher. Quelle est votre vision de la situation actuelle et surtout quelle est votre démarche pour vous différencier des autres ? Techniquement parlant.

Roccobelly : Pour nous, faire un disque c’est avant tout l’occasion de se faire plaisir. J‘ai commencé à faire du son au début des années nonante et je suis toujours influencé par cette période. J’utilise principalement une MPC60, sur certains tracks, j’utilise même un Mirage, pour ceux qui connaissent ce sampler. Ce machin est tordu à programmer, pas du tout « user friendly ». Bref, on veut que ça sonne vintage mais pas trop non plus c’est pour ça qu’on bosse avec Thomas Gloor du « studio AKA ». Il arrive à apporter la touche 2015 tout en respectant la dynamique et le grain des nineties. Le mastering est fait par Stephan Heger de Cologne, qui s’inscrit naturellement dans le processus.

Durraive : Dans quelle mesure les événements à Baltimore récemment mais aussi plus généralement dans le reste des USA te touchent-t-ils ?

Madafi Pierre : Cela fait maintenant une année que j’ai quitté les Etats-Unis. Et depuis que je suis ici, il ne passe pas un jour sans que j’ apprenne qu’un jeune Noir s’est fait brutaliser par la police. Tu sais, ça me rend très triste. Notre chanson « I am not an animal » (ndlr : sortira cette année) parle de ça. J’ai fait des études, mes parents m’ont donné une éducation. Partout où je vais en Europe, quand je dis que je viens des USA, tout le monde me demande si j’ai grandi dans un ghetto. La réponse est non, je viens d’une famille cultivée, peuplée d’artistes et d’intellectuels. Mais apparemment, continuer à diffuser l’image du jeune Noir armé et dangereux qui vend de la drogue, c’est la seule chose qui intéresse les médias.

Durraive : Madafi, tu as grandi à Miami, puis vécu plus de dix ans à New York. Parle-nous du projet que tu as fait avec DJ Statik du Bronx durant cette période.

Madafi Pierre : Mon premier objectif quand je suis arrivée à NYC, c’était de rencontrer des musiciens et des artistes ouverts d’esprit qui avaient, comme moi, envie de créer et de partager leur travail. J’imagine que ce devait être le bon moment parce que mon cousin (le rappeur Rise) m’a présentée à des personnes talentueuses du monde de la musique. Un de ceux-là est DJ Static (qui travaille avec Immortal Technique). Il est comme un frère pour moi. On n’avait rien de prévu, on était juste réciproquement curieux l’un de l’autre en se demandant qu’est-ce qu’on allait bien pouvoir faire ensemble. Maintenant que j’y repense, je ne me souviens plus vraiment comment ça s’est passé mais, avec l’aide de Rise, Static et d’autres partenaires de son, j’ai pu sortir mon premier EP. Je veux dire que c’était il y a dix ans et que des gens m’en parlent encore aujourd’hui.

Benoit Jeannet
MADDAM. 2014 @ Benoit Jeannet

Durraive : Madafi, comme Rocco, tu es aussi très prolifique. En 2003, tu as par exemple participé à la B.O du film « Je reste », avec Sophie Marceau, alors qu’en 2015, tu as pressé un disque vinyl.

Que représente le Hip-Hop dans ton parcours ?

Madafi Pierre : J’ai vécu à NYC pendant treize ans mais je suis née et j’ai grandi à Miami en Floride. Quand je suis arrivée à Brooklyn, j’avais tout juste vingt ans. J’ai découvert le rap très tôt. Je me souviens que j’écoutais les albums de mes frères, Kid-n-play, Mc Lyte, Arock, tout ça sur cassette. Quand j’étais au lycée j’ai été présentée à la Zulu Nation par Dj Coop Deville. J’y ai découvert ce qu’était le Hip-Hop et du coup j’ai vécu Hip-Hop avec ces gens. Je me revois en train d’écouter l’album de Queen Latifah U.N.I.T.Y. et de me dire que je trouvais que cette femme avait un sérieux talent d’écriture. Quand j’ai découvert plus tard qu’elle faisait partie du Flava Unit, quand j’ai vu ce qu’elle faisait et qui il y avait dans son entourage, je me suis dit « Yo, Hip-Hop is for real. » Ce n’est pas juste un mode de vie. Tu peux faire carrière là-dedans et pas seulement en tant que rappeur.

Durraive : Rocco, as-tu quelque chose à rajouter ? La culture Hip-Hop a énormément évolué depuis dix ans, tout comme le rap français. Que représentait-elle pour toi durant les 90’s par rapport à maintenant ?

Roccobelly : J’ai commencé à écouter du rap à la fin des année 80 avec des groupes tels que Public Enemy, Beasty Boys, Run DMC, Ultramegnetic MC’S. Pour remettre les choses dans leur contexte, lorsque Tribe Called Quest, De La Soul, Leader of the New School sont arrivés, c’était une baffe. Rends-toi compte qu’en 1992, juste avant l’arrivée du Wu-Tang, il y avait déjà des anciens qui professaient que le rap c’était mieux avant. Le mouvement Hip-Hop je l’ai vécu comme tout les gens de ma génération, parce que c’était un truc vivant. Tu te faisais dépouiller si tu portais des superstars sans savoir rentrer un moulin. C’est clair que ça a évolué. Internet rend la chose désincarnée, on est dans la citation, dans la réanimation, dans le « post ». Maintenant ça m’amuse quand je vois des kids qui reproduisent et qui idéalisent une période qu’il n’ont pas vécue. En même temps, si l’on parle de rap, j’ai croisé des gamins qui écoutent en vrac du Flatbush Zombie, du Fu-Schnikens et du 2pac, qui s’en foutent pas bien mal de savoir si le mouvement est vivant ou mort et qui kiffent juste le son, c’est déjà énorme. Mais si c’est de Hip-Hop que l’on parle, tous mes respects vont aux graffeurs qui restent selon moi les vrais héritiers de ce que le mouvement a pu être.

Durraive : Votre single « TODAY« , c’est le deuxième extrait de votre album, mais aussi le deuxième clip. Je crois que vous avez prévu une série de reprises pour l’été, plusieurs dates de concert, et ensuite ? Une tournée aux USA ?

Roccobelly : Depuis que l’on travaille sur ce projet, c’est-à-dire depuis une année, on a déjà eu la chance de croiser des gens fabuleux. Le clip de « Today » est réalisé par Xavier Lambours, qui est un photographe parisien aussi expérimenté que talentueux. Si tu vas faire un tour sur son site, ça te donne le tournis. Ce type a photographié des stars comme Depardieu ou De Niro, c’est juste malade, la question qu’on se pose, c’est qui est-ce qu’il n’a pas photographié. (rire) Il est venu deux fois à Lausanne et c’est un vrai plaisir de travailler avec lui parce qu’il est adorable. A la rentrée, notre album « Mind Twerking » sort enfin, et on a vraiment envie de préparer le terrain de la manière la plus élégante qui soit. En attendant, on va sortir une série de reprises, téléchargeables gratuitement, notamment une reprise de Grace Jones, la chanson « Libertango ». On a des dates qui arrivent, des invitations à jouer aux USA, mais comme on n’a pas de management sérieux pour l’instant, organiser et mettre en place tout ça est assez compliqué.

Durraive : Question Bateau : Où iriez vous en vacances actuellement ? Oubliez votre terre.

Madafi Pierre : C’est marrant, on en parlait justement avant que tu arrives. Personnellement, là je passerais bien plusieurs mois à Berlin, j’aime beaucoup cette ville. Sinon quelques jours aux Maldives, histoire de se baigner.

Rocco : Laisse tomber les vacances avec ce qui arrive… Mais ouais les Maldives, ça sonne bien.

Durraive : Question Promo : Quel serait votre choix parfait pour LE concert de votre vie ? Oubliez les fans.

Roccobelly : Je ne sais pas ce qui serait LE concert de ma vie. Mon rêve c’est de partir en tournée, parcourir le sud des Etats-Unis, le faire en bagnole, en prenant le temps de rencontrer des gens.

Madafi : T’inquiètes pas Rocco, ça on va le faire.

Durraive : Question Famille : Avec qui aimeriez-vous faire un tournée ? Oubliez que vous êtes tout.

Madafi : J’imagine que l’on pourrait tout à fait tourner avec Raye 6, FKA Twigs, Santigold ou Micky Blanco. Des ovnis comme nous.

Rocco : Ouaip!

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