Ghost Dog Le Film – Impressions


YVAN DURRAIVE, LE 26 Mars 2015. All Right Reserved.
MERCI À MARCUS (SWC-RECORDS), SAM, DANIÈLE ET MOI-MÊME.
TOUS LES COMMENTAIRES ONT ÉTÉ ÉCRITS SPONTANÉMENT, PUIS CORRIGÉS SOUS LA MENACE. LA TORTURE FUT UNIQUEMENT UTILISÉE A DES FINS NON LUCRATIVES.


Chronique Cinéma #1

Ghost Dog, de sa majorité à son indépendance.

Titre original : « Ghost Dog, The Way of the Samurai »

Réalisation : Jim Jarmusch

Dates de sortie : 19 mai 1999 lors du Festival de Cannes

Musique: RZA (Wu-Tang Clan)

CONTENU

 

Ghost Dog est un gosse de rue devenu tueur à gage après qu’il fut sauvé par «Louie», mafioso de petit calibre. Leur code d’honneur respectif, thème central de cette œuvre, les poussera malgré leur amitié à s’affronter jusqu’à la mort. Le film ne s’attarde pas sur les détails du monde réel, rien n’est ainsi précisément situé, et ce volontairement. Les influences sont par contre claires : décors urbains des ghettos de New York*, musique hip hop teintée d’influences japonaises et mafia italienne vindicative.

RÉALISATION

 

Jim Jarmusch at the premiere of Only Lovers Left Alive at TIFF 2014
Jim Jarmusch at the premiere of «Only Lovers Left Alive» at TIFF 2014.

Jim Jarmusch, né le 22 Janvier 1953 dans l’Ohio, fait partie de cette classe de réalisateurs capables de magnifier des sentiments, des tranches et des quêtes de toute une vie. «Dead man» ou «Down by Law» sont de tels films. Avec une tendance à perdre les spectateurs dans les songes du héros, de les embarquer avec ce dernier, non seulement dans leur voyage, mais surtout dans les travers du monde où ils évoluent, Jim Jarmusch, et ce comme Emir KusturicaChat Noir, Chat Blanc», «Underground»), voit au-delà des aspects pratiques que chacun affronte au quotidien et nous offre ainsi, non des solutions, mais la contemplation d’un monde exubérant. C’est bien dans les extrêmes que sa démarche de déconstruction sert au mieux le spectateur, qui se retrouve plongé malgré lui dans des univers qui résistent aux temps, en marge de notre société.

UPDATE 1 : Voici un article du Monde sur les Yakuzas et leur intégration dans la société moderne, avec un lien interne sur un film de Kitano.

Le FILM

 

Le film commence des années après que Ghost Dog a retrouvé Louie et lui a offert ses services de tueur professionel. Franc et loyal, il suit à la lettre les préceptes de l’Hagakuré*, code d’honneur du japon médiéval. Malgré son métier, qui exige pragmatisme et froideur d’âme, Ghost Dog, d’une apparence maladroite, est perdu dans ce monde, absent (sur la même problématique, voir aussi «Danny the Dog» ou beaucoup mieux les incroyables «Old Boy» et «Léon», réalisés respectivement par Louis Leterrier, Park Chan-wook et Luc Besson). Presque autiste. Mais un autiste à l’efficacité effrayante. Autiste par ses gestes décontenançants, pourtant si mélodieux, si harmonieux, gestes d’un samouraï des temps modernes. Les armes ont ainsi une place importante dans le film, puisqu’elles imagent un changement de caste et de système politique, la fin d’une ère artistique et de ses valeurs, ou encore un nouveau système de combat et d’honneur. Le Japon, à nouveau unifié sous le Shogunat Tokugawa après de longues guerres intestines, décréta d’ailleurs dès 1630 que les armes à feu étaient lâches. Ces dernières ont été presque entièrement abandonnées durant près de 200 ans, jusqu’aux premiers conflits avec le monde occidental.

Si Ghost Dog se fait scruter par ce chien surveillant des morts tout au long du film, appelant à sa bonne volonté pour l’accompagner, notre héros est plutôt un ours. Un ours brun, et la scène où il abat froidement deux rednecks est l’apothéose de ce jeu de personnification animale (voire à 6 minutes) mis en place par le réalisateur. Ghost Dog se sent à juste titre particulièrement concerné par le sort de cet animal dont le nombre diminue drastiquement.

«C’est pour ça que vous les chassez, parce qu’il n’y en a plus beaucoup ?» demande Ghost Dog, ce à quoi on lui répond: «Ce n’est pas une culture ancienne ici, Monsieur». Le film nous démontre que «parfois, ça l’est». Mais seulement pour un court instant. Ce passage illustre très bien les différences qui existent entre ces deux cultures, mais surtout entre deux époques. Très bien mises en situation ici, y mêlant racisme, protection des plus exposés (« de la nature ») et prédestination. Ce chien est là pour nous rappeler que Ghost Dog n’a plus sa place dans la société actuelle. Ce même thème du chien d’outre tombe fait aussi surface dans le très bon «Le Nombre 23», de Joel Schumacher avec Jim Carrey (surprenant dans ce rôle).

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Ghost Dog seul en compagnie de pigeons, scruté par Pearline et attendu calmement par ce chien venu d’outre-tombe.

 

Toute société cherche d’ailleurs à survivre, et se retrouve trop souvent obligée de prendre une position intransigeante afin de défendre certaines de ses valeurs fondatrices. C’est là que le personnage de Louie est le plus représentatif. Beaucoup plus contrasté que Ghost Dog, il est ainsi difficile de lui coller une étiquette. Louie cherche à survivre, quoi qu’il en coûte. Son code, bien que si similaire à celui de Ghost Dog, les forcera à s’entretuer; tous deux sont de l’ancienne école, au code certes différent, mais avec un certain sens de l’honneur. Louie se doit, ne serait-ce que pour venger son ami (celui qui descend la femme flic), de tuer Ghost Dog ; ce dernier le comprend, et veut honorer ce choix qu’a fait Louie. Comme il est écrit dans les enseignements de l’Hagakure, il n’y a rien de pire pour un Samouraï que de perdre son maître. Il préfère ainsi mourir que de errer et se perdre à vendre ses services tel les Ronins dans le film au titre héponyme («Ronin», de John Frankenheimer).

La relation qu’ils entretiennent est par ailleurs très bien illustrée par les scènes où Ghost Dog tire sur Louie pour le dédouaner ; on peut alors voir que ce dernier se sait inférieur face à Ghost Dog, et ne cherche pas à le cacher. Autant l’action finale de Louie est un acte désespéré et probablement intéressé, autant il accepte tout au long du film la supériorité de son débiteur. Cela contraste à nouveau avec la condition de respect intransigeant dans lequel vivent traditionnellement les samouraïs ; Ghost Dog lui-même s’amuse un peu de son maître, ce qui aurait exigé seppuku à une autre période (voire la première minute de ces extraits du film «Seppuku» de Kobayashi). C’est une culture sur le déclin qui n’a plus sa place au XXIe siècle, et les scènes où Ghost Dog se déplace en voiture illustrent bien les doutes qu’il peut avoir.

Killah Priest – Wu-Affiliates – track From then till Now – Album Heavy Mental – 1998

Le Japon a par exemple cultivé un certain art de vivre, extrêmement codifié et respectueux (trop souvent à l’extrême, en témoigne le taux de suicide), en relative communion avec ce qui vit en périphérie de l’homme. La mentalité fondatrice de l’Amérique du Nord, elle, et maintenant de l’Europe (à l’inverse de sa colonisation – voire le rappel avec le vendeur de glace haïtien, qui se retrouve à parler Yoruba dans la version française afin de respecter la barrière de la langue), se base sur la libre entreprise, la bienséance et la négation de toute obligation morale qui ne se retrouve pas d’une manière ou d’une autre liée à la religion. Louie, bien qu’étant un personnage sympathique et attendrissant, un peu crétin d’apparence, est finalement un traître. Il s’avance d’ailleurs auprès de Ghost Dog le ventre noué et les mains tremblantes. Il s’agit ainsi d’un monde impersonnel que dépeint Ghost Dog dans ses questionnements incessants; non qu’il ne trouve pas une utilité et un sens bien précis à sa vie, mais c’est bien tout le reste de la société qui le méprise, qui cherche même à s’en débarrasser. Ses coutumes sont obsolètes et dérangent.

Finalement, le seul personnage qui connaisse réellement Ghost Dog est son meilleur ami, le vendeur de glace. Il ira, pour pousser l’imagerie à son comble, jusqu’à lire la définition de l’ours à la petite pearline. La scène où un homme frêle fait fuir son agresseur est aussi très bien construite, nous prenant complètement à contre-pied, illustrant l’adage « Ne pas se fier aux apparences » dont le héros est lui-même victime.

Enfin, les mafieux, bien qu’à 100 % crédible dans leur rôle d’aristocrates véreux, sont aussi la plus grande touche comique du film tant les scènes les concernant sont burlesques. À nouveau, afin de chambouler les codes, Jarmusch offre un trait de caractère infantile et puéril à cette coalition de malfaiteurs décrépits ; tout comme Old Boy, le héros cité précédemment, a un penchant pour l’alcool et le jeu qui le rend ridicule au début du film, et absurdement pitoyable à la fin (attention spoiler), ou encore comme de nombreux vieux sages de mangas sont pervers, sans que cela les discrédite pour autant dans leur rôle premier, ces personnages-ci, ces mafiosis italiens, sont de vrais méchants qui ne perdent en rien de leur charme assassin (la scène où Joe Pesci plante un type avec un stylo pour un léger manque de respect envers le personnage de Robert de Niro n’en est pas moins burlesque et pourtant combien classique). Cette distance que le réalisateur nous fait prendre par rapport à la fiction nous permet de relativiser, de nous amuser des travers et des faiblesses des personnages, sans que cela empiète sur leur crédibilité ; bien au contraire, cela leur donne de la profondeur humaine. Le « To get wacked is life ! The way it goes » (à une minute cinquante) illustre le pathétique auquel est réduite leur vie, à se buter entre eux pour ensuite jouer la carte des condoléances.

Ressentis

Ce film est dur. Lisse, réfléchi, mais encore rugueux et tranchant. A la manière du Hip Hop et du grain de sa musique, l’image est très saturée, les noirs, très présents, sont froids bien que si accueillants. «Ghost Dog, The Way of the Samurai» est surtout franc et honnête, et ce dès le début. A la manière du rythme général, l’introduction est calme et posée. Lancinante et répétitive, c’est déjà avant le titre même que se joue tout le film, alors que l’on atterrit sur cette terrasse, passant d’une ambiance très mécanique à une autre plus intime et teintée par le Japon ; soit on se laisse imprégner, soit on passe à côté. Le film demande ainsi un gros effort d’évocation. Pendant que Ghost Dog lit l’Hagakure, une voix off nous fait pénétrer dans la tête du personnage et ainsi comprendre son univers ; les lances sont devenues des flingues, le samouraï est devenu tueur à gage, y a-t-il vraiment encore une place pour le combat d’honneur dans la société actuelle ? La température du film est elle aussi donnée immédiatement, très musicale et peu loquace. Dès l’introduction donc, à l’inverse des superproductions où cette dernière serait plutôt lente et peu engagée artistiquement, Jim Jarmusch, à la manière de Sergio Leone (voire la « trilogie des dollars » et « celle des «Once Upon a Time in..»), coupe à l’essentiel, tant dans le cadrage que dans l’écriture, afin de nous immerger et de ne laisser aucune place au doute.

Cette voix off est d’ailleurs présente tout du long, scindant le film en plusieurs chapitres à thème (le vide, les rêves, la futilité de l’attachement, la bienséance,..). Transition parfaite, elle nous fait partager les différents préceptes que Ghost Dog se remémore, nous faisant vivre son quotidien avec lui.

L’interprétation de Forest Whitaker (voir « Bird » ou « Le dernier roi d’écosse ») rend attachant ce personnage si taciturne. Ce rôle requiert un vrai travail de composition, et le calme dont l’acteur fait preuve reflète l’efficacité du personnage. C’est un mode de vie exigeant, une dévotion totale qui nous sont lentement dévoilés au fil du film. Les tics du visage, eux, résonnent avec les gestes lents et précis de Ghost Dog, qui apparaissent à l’image comme saccadés, figés dans une éternité encore fourmillante, tant ils touchent à la perfection. Enfin, l’Hagakuré, souvent au centre du viseur, colore le film en filigrane d’un vif rouge pastel.

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«Les Sept Samouraï» d’Akira Kurosawa, avec Toshirō Mifune. 1954.
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«Les Sept Mercenaires» de John Sturges, au casting impressionnant. 1960.

Pour tous ceux qui ne seraient pas des fans inconditionnels des films anciens, le «Dernier Samouraï» (avec Tom Cruise, de Edward Zwick) illustre très bien le thème principal du film que Jim Jarmusch a lui-même repris à de nombreux autres* (voire aussi l’héritage cinématographique laissé par Akira Kurosawa) ; la fin d’une ère, celle du combat d’honneur très codifié, et le passage à celle de la lâcheté, de la mort sans condition, d’une mort vide de sens, lente et mentalement inacceptable, encore si bien illustrée par les guerres qui éclatent de nos jours. Des guerres sales. Ghost Dog est le témoin d’une époque révolue, comme le sont ses patrons par intérim, gangsters italiens d’une autre époque, supplantés par les mafias chinoise et russe. Grâce à cette mise en abyme immédiate, le film est très homogène.

 

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Akira Kurosawa et Toshirō Mifune sur le tournage de «Yojimbo» («Le Garde du Corps») en 1961. Ce film sera une source d’inspiration pour toute une génération de réalisateurs Européens et Américains.

 

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Akira Kurosawa (Réalisateur), Francis Ford Coppola et George Lucas (Co-Producteurs) sur le tournage de «Kagemusha», avec Toshirō Mifune en 1980.

Tout le film est ainsi construit comme la musique (et inversément) ; un ballet associant des éléments disparates et pourtant si accueillants, invitant le spectateur à y participer par tous les moyens possibles, références cinématographiques à l’appui et prise à parti par l’évocation, l’absurde, le non-dit et le suggéré. Tout cela vous ramène, les spectateurs, et non les personnages du film, au centre de l’oeuvre de Jim Jarmusch, toujours innovant dans les thèmes et distrayant dans leur association entre eux, exubérant dans l’action et pourtant si concis dans l’expression des sentiments. Ses films font donc grandement appel à l’imagination du spectateur et à sa volonté de participer à l’histoire, sans quoi ils perdent beaucoup de leur charme. D’ailleurs, Jim Jarmusch ne documente pas, ni même n’étaie dans le but d’ancrer le récit dans une réalité, comme le ferait Francis Ford Coppola («Le parrain», «Apocalypse Now») ou Martin ScorseseCasino» avec Joe Pesci, hilarant, ou encore «Les Affranchis») ; bien au contraire, il recompose une réalité en y insérant subtilement des éléments qui nous sont familiers et évocateurs. Un cinéma très malin, directement hérité du cinéma d’auteur à petit budget.

Une œuvre magistrale, toute en simplicité et en finesse, dont la musique, épurée dès les racines et fourmillante en sa canopée, en est l’expression la plus vibrante. Et qui prouve que le cinéma, à base des même thèmes, peut se renouveler éternellement.

Yojimbo1
Scène du film «Yojimbo». Anti-héros, Toshirō Mifune, à peine arrivé dans le village, parle déjà stratégie. Le film aura deux remake, celui de Sergio Leone ainsi que «Dernier Recours», fil de Walter Hill avec Bruce Willis se déroulant durant la prohibition aux USA.
Poignée de dollars
Scène du film «Pour une poignée de Dollars» de Sergio Leone, avec Clint Eastwood. Sortit en 1964, ce film est entièrement Européen. Tout comme dans «Yojimbo», le mercenaire déchu se sait fin stratège. Il collecte ainsi des infos auprès du seul qui comme lui « est en plein millieu », et qui se trouvera aussi être son seul allié.

« Ghost Dog », la bande originale du film

Je ne parlerai ici que des deux versions officielles pressées en disque vinyl, l’une aux Etats-Unis et l’autre au Japon ; ces deux versions sont différentes l’une de l’autre, bien que produites, mixées et arrangées par RZA ; la version américaine est un album inspiré du film tandis que la japonaise se focalise sur la musique instrumentale. De nombreuses chansons des deux B.O sont utilisées telles quelles dans le film, une mélodie n’est pas déclinée par thème comme très souvent dans les films américains.

Il y a principalement trois façons d’utiliser la musique dans ce film. Tout d’abord, elle sert à ménager une transition de temps ou de lieu ; le morceau aide le spectateur à vivre un déplacement physique ou temporel, raccourci à l’écran bien sûr, mais sans qu’il en perde le fil. La musique est aussi utilisée afin de sublimer des sentiments ; cette fois-ci l’événement se déroule en temps réel, la musique nous fait vivre les mêmes sentiments que ceux ressentis par le personnage. La scène du voyage du pigeon, qui nous mène depuis la chambre de Louie jusqu’au repaire de Ghost Dog, puis la direction qu’il fait de ce ballet aérien, constituent un parfait exemple de ce double rôle que joue la musique, qui se fond ensuite parfaitement avec l’image lors du réveil de Ghost Dog (instrumentale Flying Birds). Jim Jarmusch fait d’abord appel à notre imaginaire afin de réduire le temps nécessaire à nous faire croire au déplacement de l’oiseau grâce à des fondus-enchaînés, puis il magnifie un sentiment par des ralentis et de la superposition.

Enfin, la musique est utilisée pour faire interagir les personnages entre eux, tout comme le fait le livre « Rashomon » (livre qui appartient à la fille du chef de la mafia), ou alors avec le monde qui les entoure (comme mettre la radio à domicile ou un cd dans la voiture). Le hip hop, grâce à sa construction à base de sample, est très efficace dans les scènes où les plans s’enchaînent très vite, lorsque les sentiments sont guerriers et les sujets très techniques.

Version sortie aux états-Unis

Ghost Dog Album
« Ghost Dog, l’Album. USA, 2000. Produced by RZA.

La version américaine contient les enregistrements des paroles de l’Hagakure, utilisés dans le film comme transitions. Le reste de l’album est principalement constitué par des chansons sur lesquelles des MC’s rapent. Majoritaires donc, ces dernières sont utilisée afin d’ambiancer et de rythmer des événements de la vie quotidienne du héros. Il y a eu un vrai travail d’incrustation; par exemple, les chansons passent à la radio, Ghost Dog met un cd ou encore les personnages intéragissent entre eux directement grâce à la musique – comme dans la scène du parc juste avant la rencontre de Ghost Dog avec Pearline.

Une chanson comme Strange Eyes (A2), sûrement une des pièces les plus réussies, ou encore Cakes (B2), ont des influences clairement blues, où les voix des MC, rauques et agressives, résonnent avec une voix féminine douce et soul. Ce morceau contraste parfaitement avec Zip Code (A4), ou encore le très psychédélique et effrayant East New York Stamp (C5, avec l’incroyable Jeru the Damaja au microphone), qui sont eux plus mécaniques et plutôt influencés par l’Asie. La chanson Walking Through Darkness (B5), très pop, illustre parfaitement le travail de RZA pour se fondre dans le film et concevoir une BO qui se veut dans son ensemble cohérente bien que reflétant des ambiances très disparates. La chanson la plus aboutie est probablement la fameuse Samuraï Showdown (B1), entièrement soutenue par la voix de RZA lui-même, qui résonne comme un hymne dès l’ouverture, et rassemble parfaitement les trois styles qui influencent majoritairement le film, soit le film de Chambara, le western Spaghetti et enfin les films de mafia.

Cet album est un vrai album de rap, qui s’écoute du début à la fin comme on écouterait l’album solo d’un des membres du Wu-Tang Clan, soit comme un album homogène construit intelligemment par un seul homme. On peut noter qu’outre le pressage album en disque vinyl (et cd), il a été fait un pressage maxi 33T de certaines chansons de la version américaine, comme par exemple le très bon Cakes/Don’t test (avec les versions instrumentales).

Version sortie au Japon

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«Ghost Dog» OST. Japon, 1999. Produit par RZA.

Contenant des morceaux inédits qui n’apparaissent pas dans la version sortie aux Etats-Unis (comme Flying Birds), la version japonaise a aussi l’avantage de comporter des morceaux du Wu et de RZA qui n’apparaissent même pas dans le film (chansons B3 à B6, dont l’incroyable untitled 12).

Les chansons de la B.O japonaise sont principalement des instrumentales. L’album ne contient que quatre chansons où les membres du Wu rappent. Dans les instrumentales, Flying Birds est un classique, autant par la musique, qui est envoûtante, que par la scène à laquelle elle fait écho. Jim jarmusch nous y fait contempler et admirer un métier qui peut sembler désuet, totalement déplacé dans l’univers de ce personnage qui vole des Mercedes au scanner ; la scène du réveil de Ghost Dog, à moitié dans le pigeonnier, est marquante. Plus généralement, on sent RZA plus libre et épanoui dans cette version-ci de l’album, où il a moins de contrainte de construction que dans l’autre version, cette dernière étant plus établie comme un album de rap. C’est une vraie B.O.

La chanson d’ouverture du disque vinyl est, comme l’indique son titre (Ghost Dog Theme), le leitmotiv du film, de même que la chanson Samouraï Showdown est un hymne à l’efficacité. Ghost Dog Theme (A1) mélange, là encore, plusieurs styles majeurs ; des aboiements de chiens dans la ruelle désertée jusqu’au vent qui vient jouer dans les cloches accrochées aux pagodes, tout est réuni pour annoncer avec brio de quoi sera fait le film. La A2 annonce immédiatement une couleur plus prononcée dans le rouge, la couleur majoritaire des sentiments que le film met en exergue. Chanson en deux parties, rythmées de bruitages dignes de vieux films de combat couplés à une chaudière en surpression. La A3, elle, décompose ce qui reste, la mélancolie d’une vie trop courte pour se laisser aller à la mépriser mais trop longue pour en oublier les travers.

À partir de là, tout est plus efficace et moins reposé. Tout est dans l’instant, dans la capture et l’évasion, à la manière de la goutte d’eau dans Dead Birds (A6). Beaucoup de sons sont furtifs tout du long du film, et ces sons se font de plus en plus fugaces et intrigants au fur et à mesure que l’on progresse dans la face A, allant jusqu’à étonnamment bien compléter les voix nonchalantes des membres du Wu sur la A7 (Method Man en premier, suivi de Ol’Dirty Bastard).

L’ouverture de la face B est explosive; explicit non vocal content. Ce premier morceau annonce la couleur, dessinant une face légèrement plus rap mais surtout beaucoup plus tranchée dans son choix d’influences, avec plus de samples évoquant le Japon. Cette instrumentale introduit d’ailleurs très bien Samouraï Showdown, une des seules chansons où des MC’s sont invités à poser, avec Fast Shadow (en deux parties sur cette version de la B.O). Enfin, il ne faut clore ce chapitre sans évoquer la Untitled 12, qui fait figure d’ovni dans ce paysage musical, puisque RZA lui crée une introduction (aux touches classiques) à se glisser sous les portes, et qui parfaitement avec le coeur du morceau.

Travail de RZA

Bien que le DJ’ing soit né avec les lecteurs disques vinyls « modernes » dans les années septante, le travail de compositeur hip hop a vraiment décollé lorsqu’il a été possible, grâce à des sampleurs et des claviers, de rejouer ce qui a justement été samplé depuis des disques, et ce à une vitesse différente. Il est ainsi possible, au-delà de l’arrangement, de littéralement jouer des samples.

Ainsi, RZA lui-même dit : « J’ai travaillé sur des claviers parce que je me suis parfois retrouvé bloqué par un sample. (…). Et là où la plupart des producteurs lancent simplement des samples, mon clavier ASR-10 me permettait de les jouer dans différentes tonalités une fois samplés. C’est la porte vers l’infini. (…). J’ai toujours eu cette volonté de jouer des samples.»

Produit par RZA, comme tout l’album «The W» à part une piste. 2000.

RZA est né le 5 Juillet 1969 à New York. Avec ses cousins ODB et GZA, ils sont les fondateurs du groupe Wu-Tang Clan. Leur première démo tape daterait de 1989. Auteur/compositeur de plusieurs albums, réalisateur et acteur de film (la B.O de l’anime  « Afro Samouraï » est à écouter, pour les aficionados, voire le plus récent « The man with the Iron Fist »), artiste multi-facettes, RZA, dans sa manière de travailler sur «Ghost Dog», reste fidèle à lui-même, à ses prédécesseurs et au film. La façon qu’il a eue de concevoir la musique est homogène, malgré cette nécessité de choisir des ambiances très variées ; grâce un choix stratégique de placements et de différentes chaleurs de samples, il a su parfaitement transposer les ambiances du film dans sa musique. Ce film, il a su se l’approprier, et ainsi éclairer ces deux albums d’une lumière à la teinte venue d’ailleurs; quelques graffitis à la bombe gravés sur un manche de katana, taillé dans un Magnolia, nous parviennent succinctement et tranchent dans le vif aux moments-clés. Mais cette bande-son pue aussi le hip hop, de la manière de construire les morceaux jusqu’à leur sonorité, directement issu des 36 chambres, Brooklyn Zoo, le quartier de New York (Brooklyn donc) d’où est originaire le Wu-Tang, et même plus précisemment Old Dirty Bastard, membre emblématique.

Le travail de RZA n’est pas facile, et un de ses choix fut de viser un rendu qui reste simple et directe bien que très engagé artistiquement. Il propose un éventail de samples très large et de très bonne qualité sonore, d’origines très différentes, du blues à la musique traditionnelle asiatique en passant par des bruits encore en plein chantier que lui-même a pu réaliser. Cela constituant la base de son travail de composition, il va donc à l’essentiel, recomposant des chansons grâce à ces samples en les répétant à l’infini, comme s’il avait travaillé sur des vieux samplers (12 ou 16 bits, comme sp1200, mpc60, s950, etc..) au temps de sample limité (limitation technique dû au processeur). Ce travail est complémentaire de celui de scratch comme sur « Tale of five cities » de Peanut Butter Wolf.

Ces techniques résonnent parfaitement avec le rythme du film ainsi qu’avec les enseignements de l’Hagakuré*. Cette vision répétitive et lancinante de la vie est d’ailleurs magnifiquement exprimée dans le film « printemps, été, automne, hiver.. et printemps. » (de Kim Ki-duk). Cette technique du sampling, si propre à la musique, trouve son écho dans le travail d’un Jim Jarmusch toujours sur le fil, en équilibre entre différents mondes, souvent inspirés eux-mêmes d’autres films, entre plusieurs époques, dont il ramène tous les codes sur un même parallèle. Tout comme RZA, et bien d’autres (de Jean-Claude Vannier à DJ premier), lui aussi, mais en tant que réalisateur, s’attelle à reconstruire après avoir tout éparpillé sur une table gigantesque.

La B.O a une teinte beige, alors qu’un filigrane rouge vient recouvrir les basses tandis que le jaune/gris est prédominant sur les aigus. Le travail offre un grain très présent, témoin possible du 12 ou 16 bits ; RZA l’a saturé exprès, le son part dans le rouge, comme dans les vieux films, comme la chaudière sous pression prête à exploser. Cela contribue à coller à l’ambiance très hip hop et industrielle du film. La couleur de la B.O contraste avec l’ambiance très bleutée du film, héritière des scènes de nuit mais aussi reflétant la personnalité très fluide de Ghost Dog.

CONSTATS

Jarmusch, loin d’être à son coup d’essai, fait toujours l’effort de trouver un artiste compositeur de talent qui saura comprendre son film. Pour «Dead Man» par exemple, il est allé chercher Neil Young. Dans «Ghost Dog», il a donc choisi, pour rendre hommage à cette culture probablement, mais aussi pour toucher, comme Quentin Tarantino aime à le faire, un nouveau style qu’il n’avait jamais eu l’occasion d’aborder, et l’a mis à sa sauce. Pour ce faire, quoi de mieux que de se payer les services d’un des groupes emblématique de New York, le Wu-Tang Clan, et de leurs acolytes du Wu-Affiliate ? Toute la musique originale du film a donc été composée par RZA, que l’on peut d’ailleurs apercevoir en second rôle dans une scène du film (lorsque Ghost Dog croise un habitant du quartier et le salue très humblement, peu avant l’affrontement final). Mais le hip hop, c’est aussi un habillement, un langage, un code,.. Un mode de vie que Jim Jarmusch arrive à fondre à celui des Samouraïs, aussi improbable que cela puisse paraître, et qui vient donner une touche moderne au film.


Les Influences

«Samuraï Champloo». Extrait de l’épisode 23, Baseball Blues

Dessins animés

Betty Boop, Félix le Chat, Itchy et Scratchy (très utilisé dans Les Simpsons) font quelques apparences alors que les gangsters regardent la télévision. Lors de la dernière attaque de Ghost Dog, lorsqu’il entre par le garage et dévisse le tuyau du lavabo, le dessin animé, que le garde regardait dans le salon juste avant, détaille exactement la même scène (une gouttière à l’extérieur à la place de la cave). Le réalisateur joue ici avec son public et l’invite à participer à la création. On peut aussi tirer des parallèles avec le double épisode de l’anime « Cow Boy Be-Bop » (épisodes 20 et 21 de la série, par exemple), autant par les personnages principaux, leur côté comique, que par ses origines géographiques ainsi que par la bande-son et son intégration dans le film. La série Samurai Champloo (par exemple l’épisode 23, Baseball Blues), elle aussi mélange très bien tous les styles pour arriver à un rendu homogène et percutant. La violence, la précision et la volonté sont ici parfaitement décomposées par le rire et le burlesque sans jamais perdre leur authenticité.

Influence du film Samouraï de Jean-pierre Melville

Le film emprunte des références à de très nombreux films de genre (western, film noir, comédie, etc.), mais l’hommage le plus important est celui fait par Jim Jarmusch à Jean-pierre Melville pour son film « Le Samouraï » de 1967. On peut ainsi retrouver plusieurs similitudes, comme l’utilisation de l’Hagakuré, les oiseaux comme amis, le vol de voiture ou encore la scène du meurtre du héros.

Les Films Japonais

Kurosawa (« Les Sept Samouraïs », « Rashomon ») a influencé, par son inventivité et les univers qu’il a su adapter, un nombre incroyable de cinéastes ; Jim Jarmusch ne déroge pas à la règle. Par ailleurs, de nombreuses sources citent «La Marque du Tueur» de Seijun Suzuki. Avec le «Samouraï» de J-p Melville, dont il est extrêmement proche, ces deux films réunissent énormément des éléments de « Ghost Dog». Le titre du livre que Ghost Dog prendra à la fille du chef de la mafia, et qu’il donnera ensuite à pearline, est d’ailleurs « Rashomon » – livre datant de 1915, mais qui n’est pas la source d’inspiration directe du film du même nom d’Akira Kurosawa. Pourtant, juste avant de mourir, Ghost Dog parle avec Pearline d’une histoire où les protagonistes ont chacun leur version d’un seul événement. Ceci ne correspond pas à ce qui est conté dans la première histoire du livre (qui est constitué d’une série de nouvelles), mais correspond plutôt au film réalisé par Kurosawa. Ici encore, le réalisateur joue avec les connaissances du spectateur.

Hagakure

Ce livre est une compilation des enseignements de Jòchò Yamamoto, ronin (samouraï ayant perdu son maître, vivant dans la honte) qui se vit refuser le seppuku et qui se fit moine. Alors qu’il vivait reclus dans la montagne entre 1709 et 1716, ses paroles ont été compilées par un jeune page. Traduit en de nombreuses langues à partir du japonais, très souvent nommé «Le livre du Samouraï», il est resté très peu connu jusqu’au début du XIXe siècle, puis s’est répandu largement au Japon jusqu’à la deuxième guerre mondiale, où il a été utilisé pour galvaniser les troupes – la phrase « La voie du Samouraï se trouve dans la mort » a, notamment, été employée afin de convaincre les kamikazes japonais d’aller au combat. Cela à tort si l’on suit le code et ses préceptes dans son ensemble, et non en isolant des phrases hors de leur contexte. Ce livre est un des fondements du bushido.

Ghettos de New York

Les ghettos New-Yorkais, construits dans les années 1870 déjà afin de contenir les vagues d’immigration européenne, continuent d’exister encore maintenant. La pauvreté atteint déjà des pics dès 1900, alors que plusieurs quartiers étaient alors littéralement utilisés comme prisons à ciel ouvert. La musique sut aider les quartiers à se focaliser sur le positif et à avancer ensemble, par exemple avec l’arrivée du Jazz dès 1930 ou encore grâce à l’arrivée du Hip Hop avec le rap comme style musical.

L’univers hip hop

Directement lié à la ville de New York et la « Black Culture », le Hip Hop est né dans les années septante et a évolué dans différentes directions suivant les régions et les pays. Composé de cinq piliers, le graffiti, le break dance, le mc’ing, le dj’ing et le beat boxing, le Hip Hop est multiculturel, diversifié et prône des valeurs qui élèveront ceux qui les suivent (voir les enseignements d’Afrika Bambaataa).


YVAN DURRAIVE, LE 26 Mars 2015. All Right Reserved.
MERCI À MARCUS (SWC-Records), SAM, DANIÈLE ET MOI-MÊME. La Famille.
TOUS LES COMMENTAIRES ONT ÉTÉ ÉCRITS SPONTANÉMENT,
PUIS CORRIGÉS SOUS LA MENACE. LA TORTURE FUT UNIQUEMENT UTILISÉE A DES FINS NON LUCRATIVES.

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